Devant un tableau, le regard fait toujours plus que contempler ce qui lui est donné à voir : il cherche, il creuse, il interroge. Il veut voir au-delà ou en deçà de l’image, ce qu’il y a derrière et en dessous; bref, son « désir de voir » se tourne toujours vers ce qui lui manque, le mystère de la peinture, sa genèse et son déploiement temporel.
Dans son engagement particulier avec le regard, l’expérience picturale est donc de part en part habitée par la question du « faire ». Aussi, cette question apparaît aujourd’hui comme un lieu de réflexion privilégié pour les peintres, qui manifestent un intérêt renouvelé pour la poïétique, c’est-à-dire pour le processus de création dans ses différents moments, ses exigences et ses possibilités. Les théoriciens de la peinture contemporaine s’entendent en effet pour dire qu’il ne s’agit plus de savoir ce qu’est la peinture – question essentialiste qui a prévalu dans l’art du 20e siècle –, mais d’observer plutôt comment elle se fait ou peut se faire1. La peinture s’ouvre ainsi au problème de la temporalité – ou des temporalités : celle de l’artiste et celle du spectateur appréhendées dans leur dialogue rythmique.
Jean-Sébastien Denis est de ceux pour qui la peinture ne peut se définir uniquement par les objets qu’elle produit. Elle est toujours incomplète et en devenir puisqu’elle résulte du travail de l’œil et de l’esprit aussi bien que de celui du corps et de la main. Les tableaux finis prennent place au sein d’un réseau complexe d’expériences passées, présentes et futures qui participent également à la mise en œuvre de leur signification. Ce sont des concentrés de temps, des espaces de tensions et d’interactions qui laissent entrevoir les événements contradictoires du travail plastique et réflexif d’où ils émergent. En ce sens, les tableaux de Jean-Sébastien Denis révèlent ce que Barry Schwabsky nomme la « peinture-verbe2 », celle qui prend place dans la durée de son élaboration, comme processus de transformation.
De fait, les œuvres de cet artiste traitent du mouvement et de l’instabilité des choses. Son approche de l’abstraction, informée par l’abstraction lyrique et l’expressionnisme abstrait, s’inspire de l’expérience visuelle et physique du monde, de son agitation chaotique et des multiples réalités qui s’y rencontrent. Les forces mouvantes de la nature, de même que les flux virtuels et autres espaces circulatoires structurant le réel sont enregistrés par l’artiste et transposés dans un langage plastique hybride, composé de différents procédés picturaux et graphiques qui cohabitent au sein d’espaces hétérogènes. Métaphore de l’écoulement du temps et de la complexité du monde, la surface picturale est d’abord appréhendée par Denis tel un « réceptacle » d’expériences plastiques diverses. Des éléments disparates y sont entassés par accumulation, comme autant de traces et de fragments temporels aux multiples raccordements possibles. C’est par un investissement du potentiel « relationnel » de ce réservoir d’expérimentations que Jean-Sébastien Denis construit ensuite la syntaxe de ses tableaux, qui deviennent de véritables « labyrinthes » visuels où, selon l’expression d’Henri Focillon, « notre pensée chemine, à la fois égarée et conduite3 ».
Texte: Katrie Chagnon
1 Voir l’introduction de Barry Schwabsky de l’ouvrage Vitamine P : nouvelles perspectives en peinture, Paris, Phaidon, 2003.
2 Ibid., p. 9.
3 Henri Focillon, cité par Hubert Damisch dans Fenêtre jaune cadmium, Paris, Seuil, 1984, p. 80.
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